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  • Mr X

Elle.

Mis à jour : juil. 11

Assis sur son banc, le coude nonchalamment appuyé sur le dossier et une jambe repliée sous lui, Elijah laissait ses pensées divaguer en regardant, en contrebas dans la vallée, planer un milan royal…

Une scène calme. Paisible. Qui accrochait son regard à chaque fois. L'oiseau, splendide, fendait l'air en silence. Cela semblait si facile. Quelle sensation ça doit être… Voler… Ouais, voler... Parce que planer, j'connais, se dit-il avec un petit sourire entendu…

Il sentit une présence. Juste derrière lui. Cette sensation dans la nuque, à la base du crâne…

Enfin… Pas "une" présence… "Sa" présence…

Mr X.

"Tiens… C'est toi ?" – Dit-il sans se retourner.

"- Oui. Tu as l'air surpris… Tu ne m'attendais pas, peut-être ?"

Cette voix. Unique. Pas une voix de chanteuse, pas la plus belle voix qu'il ait entendue, loin de là… Mais une voix de femme, sensuelle, féminine. Et douce… Douce. Des accents subtils. Des nuances infimes dans sa manière de s'exprimer. Un ensemble voix/diction unique. Qui ne peut laisser insensible… Impossible de s'y tromper, et reconnaissable entre mille… Une voix et une façon de parler, de laisser les mots de ses phrases comme suspendus dans l'air un instant, par exemple. Une voix qui remplit tout l'espace autour d'elle, mais sans jamais monter le son… Toujours très distincte, mais comme murmurée… Tellement douce… Tant de choses exprimées avec juste trois mots…


Parler avec Elle, même des banalités de la vie de tous les jours, c'est comme découvrir un univers… Son univers… Parmi tant d'autre choses, curieux comme je suis, c'est peut-être ça qui m'avait attiré, allez savoir ?

"Non, j'suis pas vraiment surpris…. Et tu sais bien que je t'ai attendue toute ma vie…

- T'es bête…

- Peut-être, mais c'est vrai.

- Mouais… Ça va comment ?

- J'suis obligé de répondre ?

- Non. Je te connais.

- Oui. J'ai toujours été transparent pour toi…

- Putain ! Tu fais chier, toi et tes double-sens..."

Ça aussi, c'était un truc que j'adorais chez Elle : cette capacité à exprimer un ressenti désagréable et sa désapprobation et, dans la seconde qui suivait, à reprendre le cours de la conversation comme si de rien n'était, avec cette espèce de douceur bienfaisante…


Je la sentis se pencher en avant, une jambe tendue, l'autre non, appuyant ses deux coudes sur le dossier du banc, le menton posé sur ses poings…


Impossible de retenir un regard fugace en arrière, pour admirer sa silhouette. Sans retenue, comme J'ai toujours adoré le faire avec Elle. Agent provocateur à plein temps. Mais toujours admiratif et respectueux…


Elle me l'avait dit d'ailleurs, un jour : "Dis donc toi ?" - puis avec le sourire qui tue, ce sourire qu'elle a, qu'elle ne sort qu'à bon escient, et qui découvre ses dents - "Tu sais que personne d'autre n'est autorisé à me regarder comme tu le fais, même pas mon mari ?" - en simulant tellement mal un ton scandalisé qu'on avait éclaté de rire…

"Putain ! C'est beau ici, Eli… chaque fois que je viens, je suis scotchée…

- Ouais… c'est chez moi… Mon jardin secret. Ça m'apaise…

- Tu m'étonnes… et tu en as besoin."

Je ne pris même pas la peine de la regarder… Je savais parfaitement qu'elle me réservait encore ce même sourire.

"Viens t'asseoir, Elle… non ?

- Non.

- Mouais… comme d'hab...

- Quoi, comme d'hab. ?

- On va encore s'éviter…

- Putain… tu es de sale humeur aujourd'hui. Il ne tient qu'à toi… C'est ton jardin secret, après tout, et je ne suis qu'une projection de ton imagination, et de tes souvenirs… Tu veux quoi ?

- Ouais, je sais… Ce que je voudrais ? Je voudrais que tout ça s'arrête, et en même temps, je ne voudrais perdre mes souvenirs de toi pour rien au monde. Je voudrais aussi arrêter de ressentir cet immense vide dans ma poitrine, mais j'y arrive pas. J'aurais cru qu'avec les années, ça serait passé. Au moins un peu… J'y croyais. Et tout le monde me disait la même chose : "Il faut laisser le temps au temps...". Mais sans déconner, quelle phrase de merde ! Non. Ça fait des années, maintenant, pourtant, mais c'est toujours pareil. Tout a changé, oui, sauf ça, sauf ce que je ressens pour toi. C'est con.

- Hum.

- Quand on a décidé de ne plus se voir…

- Non, Chouchou." – Dit-elle avec douceur – "Quand TOI, tu as décidé de ne plus ME voir...

- Ouais, si tu veux, Elle. Quand j'ai décidé de ne plus te voir, pfffff… Y a une partie de moi qui est restée accrochée… A quoi, je sais pas… A toi sans doute… Mais ça fait mal. Il me manque un morceau maintenant. C'est fou comme ça fait mal. Tout le temps.

- Hum.

- Un trou béant… Je le sens… juste là… à gauche" – Dis-je en désignant du doigt l'emplacement sur ma poitrine.

"- Quel poète !

- Te moques pas en plus, Elle, s'il te plait."


Et Bam, encore ce sourire assassin… et contagieux. Sur le coup, je ne pus retenir moi aussi un sourire naissant… Et elle le savait…


"Je ne me moque pas." – Dit-elle avec une moue faussement offusquée.

"- Mouais… N'empêche… Au début, je m'en foutais d'avoir mal, là, tant que je croyais que la douleur anesthésierait tout le reste…

- Le reste ?

- Oui… Je me disais qu'autant, ressentir cette douleur me permettrait de ne plus rien ressentir d'autre. Pour rien. Pour personne. C'était un peu le cas, au début, mais ça n'a pas duré… Dommage… Ça m'aurait arrangé pourtant…

- Et tu crois que tu as fait le bon choix ?

- Non. Y avait pas de bon choix. J'en ai fait un, c'est tout. Celui qui était le plus réaliste, celui qui était censé être à la fois le plus sage, et propre à faire le moins de mal possible. Sauf à moi, mais au point où j'en étais, je m'en foutais, moi, d'avoir mal. Tu te rappelles pas comment ça s'est passé ? Toi et moi, on a continué à discuter de temps en temps, mais sans se voir, à prendre des nouvelles l'un de l'autre, pendant quelques temps, après que ma femme ait appris qu'on avait…

- Qu'on avait quoi ? Rien du tout. On n'a rien fait…

- Si…

- Non, il ne s'est rien passé…

- Disons qu'on a flirté… quelques semaines. Tous les jours. Sauf les weekends… Ces putains de weekend qui duraient aussi longtemps que des années.

- Flirté. C'est joliment dit… mais tu sais bien que c'était bien plus qu'un flirt…

- Ha ! Tu vois ?

- N'empêche qu'on n'a rien fait. Jamais tu ne m'as touchée… Ni même embrassée.

- C'est un reproche ?

- On n'en n'est plus aux reproches, je crois…

- C'est bon, on va pas y revenir… Il s'est rien passé, si tu veux, mais on en est là… C'est bien parti en vrille, et les problèmes et les trucs chiants ont commencé… Tu te rappelles la dernière fois qu'on s'est parlé, à cette époque-là ?

- Hum…

- Oui, au colloque…

- Hum… Oui…

- Ouais, tu étais furieuse, parce que quelqu'un de ma famille t'avait prise à partie…

- Ouais, c'est le moins qu'on puisse dire…

- Ben c'est pour ça que j'ai décidé qu'on ne se voie plus… A ce moment-là précisément. A quoi bon ? Pour faire quoi ? Te téléphoner et ne pas pouvoir te voir ? Continuer à éteindre des incendies à chaque fois que tu croises quelqu'un que je connais, ou qui connait ma femme ? Te laisser te faire emmerder tous les quatre matins ? Tout ça pour quoi ? Pour rien ? J'ai pensé que c'était mieux comme ça… Putain de certitude ! Tu parles…

- Oui, et quand tu m'as rencontrée, en vrai, l'autre jour, en faisant les courses ? Pourquoi tu m'as parlé ?

- Tu étais à deux mètres de moi. J'aurais dû faire quoi ? J'avais envie d'avoir de tes nouvelles. Savoir où tu en es. Et entendre ta voix, pour de vrai, un peu, aussi cette fois. Pas que dans ma tête… D'ailleurs, j'ai très bien senti les reproches quand tu m'as dit que ça faisait longtemps que je ne t'avais pas donné de mes nouvelles… T'avais accroché des stalactites sous tes mots ? C'était glacial. J'ai pris ça comme une gifle…

- Ouais. Méritée, sans doute !

- Oui. Mais la gifle, c'est pas ça qui m'a fait mal… Mais ça réveille, c'est sûr. Par contre, depuis ça, je ne me sens pas bien. Je réalise que cette décision, je l'ai prise seul. Sans te demander. J'étais persuadé que c'était ce que tu voulais aussi, ce que tu pensais, toi aussi… Je me suis trompé, sans doute… Encore…

- Oui. Sans doute. Et pourquoi t'as rien dit ?

- Je sais pas. Parce que c'est comme ça… Parce que ma vie est ainsi faite… Exactement pour les même raisons en bois de castor à cause desquelles, justement, je ne t'ai jamais touchée, comme tu dis. Sans doute parce que je suis un crétin stupide…

- Tu n'es pas un crétin.

- T'es gentille… Merci…" – dit-je avec une grimace.

"- Mais parfois, tu peux être stupide, oui." – La tendresse de son sourire contredisait ses propos... Tant mieux pour moi - "Bon, je vais y aller, je crois que c'est mieux…

- Ouais, je crois aussi… et… s'il te plait… Elle...

- Oui ?

- Ne reviens pas…

- Ok. Comme d'habitude. A demain ? Même endroit ?

- Oui, à demain… Même endroit."

Oui. A demain. Parce que je ne crois pas qu'il se soit passé une seule journée sans que je ne pense à Elle depuis toutes ces années…


Bah ! Pas toujours avec autant de spleen, peut-être… hein ?


Non. Pas toujours…


Hein ?


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