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J'ai demandé à la lune...


Assis sur son banc, le coude nonchalamment appuyé sur le dossier, une jambe repliée sous lui, Elijah laissait ses pensées divaguer, son regard glisser sur la vallée en dessous de lui, avec, au loin, la ville, son aéroport, les avions qui se posent et décollent, le milan royal toujours dans le ciel, les crêtes balayés par le mistral qui fait danser la végétation... Tout ce spectacle, habituellement apaisant, mais qui, aujourd'hui, ne parvenait pas à retenir suffisamment son attention...

Mr X




C'est quand même dingue cette incapacité à tourner des pages. Franchement, je ne suis pas habitué. Jusque-là, j'arrivais toujours à passer à autre chose, même si jamais je n'ai rien oublié des moments importants.


Mais là... Pas une journée sans repenser à ce qui s'était passé, malgré les années qui ont défilé à une vitesse insensée.

Je repense à Elle... Je repense à ma femme... Je revis ces moments, en boucle, tout le temps... Pour au final me retrouver face à moi-même, avec le souvenir de tout ce gâchis. Et tout ça pour quoi ? Tout ce désastre, toute cette douleur... Pour juste un flirt ?

Ouais... Mais n'empêche... C'était bon... Et c'est dans ma "Darkside"... Encore une façon de repousser une limite, un peu... Faudra que je vous explique ça... ça fait pas longtemps que je l'ai compris, mais j'ai avancé avec ça... Enfin bref !


Je me rappelle parfaitement l'image que j'avais en tête au lendemain du soir où ma femme a trouvé les preuves de ma forfaiture.


Je me voyais assis sur un gros tas de gravats, au milieu d'un champ de ruine... Super jardin secret... La désolation de Smaug, ouais...

Adieu les forêts luxuriantes. Adieu les ruisseaux facétieux qui rafraichissent l'air et enchantent les oreilles de leurs gazouillis clapotants. Adieu les parfums envoûtants et la vue imprenable sur la vallée. Adieu le chêne millénaire et son banc...


A la place, plus rien. Mon monde n'était que cendres et ruines fumantes... Et moi je me tenais accroupi, tout en haut sur un énorme tas de gravats. C'était ça l'image de mon jardin secret, à ce moment-là.


Après, petit à petit, les choses se sont arrangées. Arrangées, au sens propre. Remises à leur place dans le bon ordre, au bon endroit, et relatives l'une à l'autre. Voilà. Oui.

Arrangées dans l'autre acception du mot, celle qui sous-entend une réparation, on en est encore loin, je pense.

Enfin bref. Si on a pu arranger un peu tout ça, c'est aussi parce que, comme le dit Elle : "- Il ne s'est rien passé... Tu ne m'as jamais touchée. Ni même embrassée..."


Ouais... C'est vrai... Mais c'est putain de dommage... Faut-il vraiment que je sois con ?


D'un côté, tant qu'à foutre tout en l'air, autant le faire pour quelque chose, et au final, je le regrette... parfois. Des fois, oui, je me dis que j'aurais dû lui sauter dessus, finalement. D'autant plus que je suis persuadé que ça aurait été... (gros soupir).

Pow ! Sans déconner... Quel merdier !


Même si je sais que si je l'avais fait, ça aurait empiré les choses d'une façon que je pense irrémédiable, je ne peux pourtant pas m'empêcher d'y penser...


La question sous-jacente, c'est aussi : "C'est quoi la limite ?"


Parce que la limite, je l'ai franchie. Du point de vue de ma femme, en tous cas, oui, je l'ai franchie. Du point de vue de Elle, y a pas mort d'homme, et le gâchis, c'est d'avoir stoppé net notre relation. De mon point de vue, j'ai effectivement franchi une limite, ma femme a raison. Mais j'aurais pu en franchir tellement d'autres, mais je m'en suis empêché... ON s'en est empêché. Et quand je pense à ça, c'est à la fois avec de la culpabilité parce que j'ai fait du mal et que je suis un gros con, et un pincement au cœur, parce que "- Putain ! C'aurait été quelque chose !"


Enfin bref... Si je reste assis là, sur ce banc, je vais devenir dingue, pour autant que je ne le sois pas déjà assez...


Alors je me suis levé et je me suis rendu en ville, histoire de changer de décor, et pouvoir voir un peu des gens.


J'en ai profité aussi pour passer voir quelques personnes de ma connaissance, et leur poser la question : "C'est quoi tromper ?"



J'ai demandé à Manu :

"Dis Manu, c'est quoi, pour toi, tromper ?

- Hein ? Pourquoi tu me demandes ça ? Tu as été trompé ? Tu as un doute sur ta femme ? Mon pauvre ami... Tu sais que tu peux compter sur moi... Je sais que ce sont des moments difficiles à vivre... Si tu veux dormir à la maison...

- Non, c'est bon Manu, je te remercie... Elle ne m'a pas trompé... ça va... Je demandais juste comme ça"

Merci beaucoup Manu. J'apprécie énormément ta confiance dans mon sex-appeal... S'il faut que quelqu'un soit trompé, pour lui, ça ne peut être que moi, à l'évidence. Ok.


Je suis ensuite passé au bureau... Jeannette a déboulé en trombe dans le couloir avec son habituelle petite robe sexy qui voletait autour d'elle, en manquant de renverser la fontaine à eau :

"- Ha ! Eli ! T'as pas vu Georges ? Je devais le rejoindre dans les toi... Heu... aux photocopieurs du 3ème pour un dossier important, mais je le vois pas...

- Heu... Non, désolé Jeannette. Au fait, je voulais te poser une question : c'est quoi tromper, pour toi ?

- Hein ? Mais j'en sais rien moi... Sucer...

- Sucer ? Hum... Sucer... c'est intéressant ça, Jeannette, ha ha ha...

- Non, t'es con... Y a des gens qui disent que sucer, c'est pas tromper... C'est ça que je veux dire... C'est bon ?"

Et elle est partie en trombe. Incroyable rencontre. Un peu surréaliste... Je me demande même si elle a réalisé ce qu'elle disait.


En arrivant à mon bureau, j'ai croisé Hugues, l'informaticien du service :

"- Hey, Eli... T'as vu, j't'ai changé la carte vidéo d'ton PC, et j't'ai mis une ZX 92. 32 gigas de ram. Un processeur graphique WD40, et des connections USB8X, mais version B, hein, pas les anciennes avec le...

- A tes souhaits, Hugues ! J'ai rien compris, mais c'est sympa, merci...

- J't'en prie Eli, la semaine prochaine, je devrais recevoir un écran OLE...

- Un écran espagnol ? Super... mon rêve... Dis-moi, d'après toi, c'est quoi tromper ?

- Heu... Je sais pas... Se tromper ?

- Non... juste tromper...

- Heu... Je sais pas... Se tromper de quoi ?

- Ben quand tu es avec une autre femme...

- Une autre quoi ?

- Mouais... Pas grave, et au fait, cet écran ?

- Ha putain, merci... Ben c'est un OLED 26 pouces, avec des connecteurs dorés à l'or fin, et une dalle QA872, donc du coup, les résultats de l'anti-aliasing et de la synchronisation de fréquence avec ta nouvelle carte graphique... bla bla bla."

Il est sympa Hugues, mais il me rappelle une réplique de Star Wars : "Oncle Owen, cette unité R2 a un défaut de motivator..." Je verrai bien Luke Skywalker rajouter : "Au fait, Oncle Owen... Hugues aussi, il a un défaut de motivator..."


Pas plus avancé, j'ai donc profité que j'étais seul dans mon bureau pour appeler Georges :

"Georges, salut, ça va ? Ça fait un moment que je t'avais pas eu, et je voulais savoir...

- Qui est à l'appareil ? C'est toi Eli ?

- Heu... Oui Laurence... Georges est pas là ?

- Non ! Il est pas là... Tu lui voulais quoi à ce gros con ?

- Ben rien de spécial Laurence... C'est mon ami ce gros con, j'avais juste envie de l'entendre, et puis je voulais lui demander son avis sur un truc...

- Ah ouais ? Et bien il a oublié son portable à la maison, ton ami, en allant au bureau ce matin. C'est pour ça que j'ai répondu, et quand il va revenir, crois-moi, il va le regretter cet enfoiré. Tu sais ce qu'il m'a fait ? J'ai trouvé des textos d'un certain "Jean foot en salle" qui dit : "Tu m'as bien démontée hier soir, salaud. Je suis dispo vers onze heures, dans les toilettes du 4ème, et j'ai pas mis de culotte" ! C'est bon, j'te fais pas un dessin, hein ? Tu lui diras de ma part d'aller se faire enculer, lui et sa pouffiasse avec, ok ?

- ...

- Au fait, tu voulais savoir quoi ?

- Heu rien. Désolé. Vraiment, je t'assure, c'était rien d'important, hein ? Je vais te laisser, je crois que c'est mieux Laurence..."


En désespoir de cause, j'ai fini par appeler Patrick, le tombeur de la bande. Lui, il doit savoir :

"Salut Patrick, ça va ?

- Eli, ça me fait plaisir. Ça fait un bail. Ça va ?

- Ouais, merci. Dis Patrick, c'est quoi tromper ?

- Tromper ? Hé hé... P'tit malin... Elle s'appelle comment ? J'la connais ?

- Patrick, j'ai pas dit que...

- Ouuuuaaaiiiisssss.... Bien Suuuuuur... J'peux v'nir aussi, dis ?

- Heu... Non, tu peux pas venir... désolé, j'ai un autre appel urgent, ça sonne là..."

Non mais sans déconner, on est chez les fous ou quoi ? Ha oui, on est dans ma tête... alors c'est normal... sans doute.



"Allo ? Mamie ? C'est toi ? Ça me fait plaisir de t'entendre...

- Ho, mon petit Eli... Je me suis trompée de numéro, je voulais appeler ta mère mais avec ces machins portables, j'y comprend rien moi... Mais je suis contente de t'entendre aussi...

- Dis Mamie, puisque je t'ai, je voudrais te poser une question personnelle...

- Je t'écoute mon petit...

- Tromper, t'en penses quoi ?

- Hummm... je vois... Tu sais... parfois nécessité fait loi... Regarde... Moi, pendant la guerre, ton grand-père n'arrivait pas toujours à ramener assez pour qu'on survive tous décemment... Et il y a eu un mois particulièrement difficile... Alors je l'ai aidé. Et il ne m'en a jamais voulu...

- Hein ? T'as fait quoi Mamie ? – répondis-je interloqué.

- Et bien, j'ai offert mon corps en échange de quelques piécettes. Et il ne m'en a jamais voulu...

- Sans déconner !!!

- Et bien tu sais, ce mois-là, j'ai ramené 302 francs et 50 centimes...

- Hein ? Mais c'est quoi ces conneries ? Et c'est qui le con qui a donné 2 francs 50 ?

- Ha ha ha... mais non, à l'époque, l'argent ne valait pas autant que maintenant... Ils ont tous donné 2 francs 50...

- ...

- Bon, c'est pas tout ça, mais il faut que j'appelle ta mère avant "Questions pour un champion". Je te laisse mon petit..."

Putain de journée... des fois, c'est dur la vie...



Pris d'une envie pressante, je me suis donc dirigé vers les toilettes du quatrième étage, où se trouve mon bureau. J'allais attraper la poignée quand Jeannette est sortie en trombe, les cheveux en pétard, les pupilles dilatées, et sa robe toute froissée...

Je n'ai pas pu retenir un grand sourire matois, et j'ai eu la réaction escomptée :

"Ho, toi ça va Eli, hein ? La ferme ! J't'ai dit ce matin que c'était pas tromper" – Dit-elle en vérifiant d'un doigt qui se voulait anodin la commissure de ses lèvres... J'ai pas répondu, juste continué avec ce grand sourire qui me mangeait la face, et suis rentré dans les toilettes.

Là, j'ai failli heurter Georges qui remontait sa braguette :

"Ho... Georges... Désolé... Il fallait que j'aille pisser...

- Pas grave Eli – dit-il dans un sourire entendu – Je venais juste de finir...

- Dis Georges, puisque je te tiens... c'est le bon moment pour te poser la question : Tromper, pour toi, c'est... C'est quoi ?

- Ben rien. C'est rien, mon pote. Du moment que ta femme n'est pas au courant, c'est safe pour tout le monde, et tu ne blesses personne...

- Ah ouais ? Et quand elle est au courant ?

- Ha, ben alors c'est que t'as déconné, et t'es dans la merde...

- Ha ouais... Ben t'es dans la merde alors...

- Hein ?

- Ouais, je t'ai appelé sur ton portable et c'est elle qui a répondu... Tu l'as laissé chez toi, et...

- Ho bordel de merde !!! Jeaaaaannneeeettteeee... Attends-moi... Ho putain !!!"

Bienvenue au club, mon pote !


Lassé de ces conneries, et sans aucune réponse à mes questions, j'ai fini par revenir poser mon cul sur le banc... Avec tout ça, la nuit était tombée...


J'ai levé les yeux, et finalement, j'ai demandé à la Lune...


Le pire, c'est qu'elle m'a répondu :


"M'enfin Eli, mon p'tit Eli, réfléchis deux minutes... Pourquoi tu crois que je garde une de mes faces cachée, hein ?"

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